La fiction

par Anthony Boulanger

L'homme d'Oslo

©Anthony Boulanger

Pour Florian et Vivian

Je n’avais que quatre ans, mais le visage de cet homme s’est imprimé dans ma mémoire. Perdu dans la broussaille de ses cheveux roux, deux grands yeux verts rieurs observaient les passagers descendant du ferry.

— Hei ! lâcha-t-il. Skal vi hjem igjen ?

Il était si moustachu et barbu que je ne voyais pas ses lèvres, juste la masse formidable de sa face bouger. Ma mère lui répondit quelque chose et il partit d’un grand éclat de rire en lâchant quelques syllabes supplémentaires.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ? demandai-je. Et lui, il a dit quoi ?

— Il a demandé si on rentrait au pays et je lui ai dit en quelque sorte. Avec tes cheveux roux, il dit que tu pourrais passer pour un local.

— Velkommen hjem, gutt, reprit l’homme.

Il posa sa main énorme sur ma tête et ébouriffa mes cheveux avant de rire à nouveau. Ma mère le remercia d’un « Takk » et d’un sourire, et nous continuâmes notre chemin sur le quai du débarcadère du port d’Oslo. C’était là mon premier contact avec la Norvège et je tournai fréquemment la tête vers ce grand homme qui regardait l’océan et les bateaux jusqu’à ce que nous passions l’angle d’un bâtiment.

D’Oslo et des autres villes que nous parcourûmes en Scandinavie, je me souviens de peu de choses, un effet du jeune âge. Les photos de l’époque m’aident à reconvoquer quelques réminiscences. Il y avait un musée avec des drakkars, il y avait des bâtiments de plusieurs siècles tout en bois, il y avait des mouettes et des statues de trolls, des fjords et un petit personnage sculpté, un Viking, qui trône sur mon bureau depuis. Oui, je me souviens de peu, mais le souvenir de cet homme est toujours là, vivace, avec ses syllabes gutturales mais pourtant sans rudesse et son sourire caché dans sa barbe et sa moustache.

Aujourd’hui, je regarde mes fils qui se tiennent aux barres du bastingage du ferry, les yeux écarquillés Les embruns leur fouettent le visage et font danser leurs cheveux roux et blonds. La mer du Norvège s’étale devant nous avec ses vagues dans lesquelles résonnent encore les échos des mythes nordiques que je leur ai enseignés et le fracas des étraves des drakkars millénaires d’autrefois à l’assaut de l’océan tout proche. Nous avons dépassé les Îles Féroë il y a peu, laissant l’Islande d’où nous sommes partis se perdre derrière l’horizon. Les Îles Shetland sont le nouveau point de repère devant nous puis, de là, Oslo, enfin. Le temps est clément, la vue dégagée, et nous nous abîmons dans la contemplation de ce paysage, si familier et pourtant si différent de ce que nous ont offert nos côtes normandes natales.

— C’est vrai qu’on a des ancêtres vikings, Papa ? me demande mon fils aîné.

— Vikings, je ne sais pas, mais des ancêtres scandinaves, du Danemark et de Norvège, oui. Mais je ne suis pas remonté assez loin dans la généalogie pour qu’on puisse dire si c’était encore l’époque viking.

— Alors on rentre au pays, en quelque sorte ! s’exclame le cadet.

J’ébouriffe les cheveux de mes fils. Du haut de leurs onze et neuf ans, j’espère qu’ils conserveront plus de souvenirs de leur voyage que je n’en ai de mon époque.

— Il y a encore plusieurs heures de navigation avant le port d’Oslo, vous voulez manger quelque chose ?

— Je vais rester un peu ici, me répond-il.

— Alors je reste avec vous.

Quand nous débarquons à Oslo, je reconnais d’emblée le débarcadère, le même que celui sur lequel ma mère et moi avions marché il y a plus de vingt ans. Mais le banc de pierre n’accueille personne, si ce n’est un autre touriste qui range ses affaires. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, mais le pincement au cœur que je ressens s’estompe quand mes enfants me prennent la main. Nos sacs sur le dos, nous allons partir en pèlerinage, en quelque sorte. Nous passons l’angle du bâtiment pour nous diriger vers les formalités administratives d’entrée sur le territoire.

— Hei ! entends-je soudain.

Je me retourne avec lenteur. Il est là. C’est lui. Ses cheveux sont devenus blancs, mais sa barbe est toujours aussi fournie et ses yeux pétillent toujours autant.

Tu es enfin de retour au pays ? me demande l’homme en norvégien. Tu auras mis le temps !

Oui, lui réponds-je dans mon norvégien scolaire et débutant. Voici mes fils.

De biens beaux petits Vikings ! Oui…

Il fixe avec attention les yeux de mes rejetons.

— Velkommen hjem, gutter, dit-il enfin. Velkomment hjem…