ARMES À L'ENCRE

édito par Capucine Laroche

Et de dix !

Pas toujours évident de ne pas tout lâcher, tout abandonner
Quand on est constamment révolté, tourmenté
Quand le monde autour de soi déchante
Quand on préfère entendre les oiseaux chanter

Et de dix !

Dix numéros publiés… Ne pas avoir abandonné
Malgré les doutes, les désespoirs, les échecs
Les tentatives infinies de mieux comprendre
De mieux se comprendre

Et de dix !

Cette revue est ma façon de prendre les armes
De peindre avec mes larmes d’encre
De garder l’œil ouvert et l’esprit vif
D’ancrer en moi une armure poétique

Et de dix !

Tant d’artistes, de lecteurs et lectrices
Ont rejoint l’aventure au cours des numéros
Alors prenons ensemble nos armes à encre
Et créons, jouons avec les mots, les phrases, les lettres et les couleurs
Badigeonnons le monde de nos élans poétiques
Écrions-nous, révoltons-nous

Et rêvons…

BONNE LECTURE !

Carnets

une page par Lou Gauthier

Quelle thématique !

un texte de Gilbert Pille

α – Quel est donc cet esprit quelque peu excentrique
Qui a trouvé ce thème emberlificoté
Faut-il avoir ainsi un esprit maléfique
Insufflant au poète des pensées tourmentées.

Casse-tête chinois ces petits epsilons
Sont-ils grecs ou latin, ? à vous de deviner
Et que cache ce cri qui n’en dit assez long
Un bonheur, un malheur ? Que veut-il exprimer

Que dire du jury peut-être un peu sadique ?
Va-t-il se délecter ou bien nous libérer
D’un thème dont le carcan, quelque peu diabolique,
Devient le cri de joie de lecteurs possédés.

L’alfa et l’oméga de ma littérature
Renonce à ce sommet pour qui je soumettais
Recherchant les bons mots, soignant mon écriture
Mes délirants propos ; ils m’auront bien distrait ! – ω

Le verbe d'amour

un poème de Alhas Fonean

Derrière les ouï-dire
au-delà des non-dits

la voie
que l’on poursuit

depuis l’orée d’une lèvre
jusqu’au bout d’un doigt

la voix
que l’on entrevoit

entre le silence d’un signe
et le battement d’un mot

s’écrie au plus profond de soi

quand d’un geste sourd
le verbe d’amour.

Rire aux éclats

un croquis d’Erwan Pétain

Pensées

un extrait du cortex de Mathilde Grevin

Les cris

gravure et poème d’Eliette Cayre

Tu surgis dans la nuit noire

Tel un éclair au galop,

N’est-ce pas ce que l’on éprouve quand on crie ?

Tu nous épuises, nous sers puis tu t’éloignes au loin

N’est-ce pas ce qu’on perçoit une fois qu’on a crié ?

Tu nous traverses de part en part,

N’est-ce pas ce que l’on ressent lorsque l’amour nous déchire ?

Le cri de l'humanité

un texte de Serge Caschetto

           Le projet avait été imaginé par le philosophe Arn Söderberg, et la Suède en avait fait sa proposition officielle à la Commission Internationale pour les Droits de l’Homme. Il avait d’emblée rallié toutes les voix. En d’autres circonstances, un projet de cette nature aurait été jugé excentrique, hasardeux et de toute manière trop coûteux. Mais ici, il s’agissait de commémorer le centenaire de la Charte Universelle de la Tolérance, et un événement marquant s’imposait.

         Avec son côté hors‑normes et avant‑gardiste, « Le Cri de l’Humanité » avait soulevé l’enthousiasme général. On raconte que le Président de la Commission se serait laissé aller à déclarer dans les couloirs « qu’avec ça, on allait casser la baraque ! ». Plus lyrique, le chef de la délégation allemande aurait parlé d’un événement majeur capable de tutoyer l’imaginaire collectif. Il faut reconnaître que Söderberg avait fait preuve d’une créativité qui flirtait avec le génie. Le projet consistait à émettre simultanément sur toute la planète — à l’heure zéro de la signature, cent ans plus tôt, de la Charte Universelle de la Tolérance — un son unique fait de la somme de tous les cris poussés par chaque être humain tué, massacré, torturé, violenté ou mutilé depuis l’apparition de l’Homo Sapiens du fait de confrontations armées ou de répressions de toute nature. Oui, avec ça, on devait pouvoir provoquer un choc émotionnel capable d’amorcer une décrue historique et irréversible de la barbarie humaine.

     Il avait fallu mobiliser à travers le monde des milliers de spécialistes — historiens, archivistes, cartographes, archéologues, paléontologues, anthropologues, paléoanatomistes, orthopédistes, experts militaires  — pour établir une évaluation scientifiquement fondée de tous les cas de violence d’inspiration collective ayant abouti, depuis l’aube de l’humanité, à marquer un homme, une femme ou un enfant de traumatismes irréversibles. Le XXe siècle avait posé des problèmes énormes. L’ordre de grandeur et la diversité des actes de barbarie de toute nature avaient confronté les équipes de spécialistes à un vrai casse‑tête. Le réseau d’acquisition et de validation des données avait frisé la saturation. Une équipe multidisciplinaire, dont les neurologues, les psychologues et les sophrologues constituaient l’ossature, avait ensuite été formée pour mener à bien la phase suivante de l’opération — de toutes, la plus délicate : traduire en « unités de cri » tous les cas de barbarie humaine ainsi recensés. Les témoignages de première main — récits de vive voix de femmes et d’hommes portant dans leur corps les stigmates de la torture  — avaient été d’une aide précieuse. La phase finale incombait à une équipe d’une centaine d’ingénieurs en acoustique, de spécialistes en analyse numérique et d’électroniciens. Ils devaient mettre au point une méthode pour reproduire un son instantané équivalant à la somme de toutes les « unités de cri ». D’un point de vue purement mathématique, construire un tel son ne constituait pas une difficulté insurmontable. En revanche, l’émettre en un train d’ondes instantané était vite apparu comme une gageure. Après cela, il avait fallu programmer les aspects pratiques. La gestion des canaux de diffusion et la coordination des opérations de diffusion avaient demandé des trésors d’ingéniosité et une énergie folle. Mais cela n’avait rien été à côté de l’Himalaya que représentait la mise en place d’un réseau d’émetteurs sonores couvrant la planète entière.

         Le grand jour était arrivé. Toutes les chaînes de radio‑télévision du monde étaient mobilisées et, dans les régions les plus isolées, on avait partout disposé des haut-parleurs, jusque dans le moindre petit village. Ce fut une opération gigantesque. La Commission avait fait un effort pédagogique considérable pour sensibiliser tous les pans de toutes les sociétés à la portée historique de l’événement, et il n’est pas exagéré de dire que pour la première fois dans l’Histoire, toute l’humanité était à l’écoute. Le centre opérationnel avait été installé symboliquement dans la vallée de l’Omo.

            On était dans les toutes dernières secondes avant l’émission du « Cri de l’Humanité », le monde entier retenait son souffle. À l’instant zéro, le signal fut donné, l’ingénieur au pupitre de commande, réfrénant une bouffée de fierté, libéra « Le Cri de l’Humanité » : l’effet fut saisissant.

            Aujourd’hui encore, trois cents ans après la catastrophe, les experts restent divisés. Tout ce que l’on sait avec certitude, c’est que la majorité des édifices sur Terre furent instantanément soufflés et qu’un tsunami sans précédent balaya les zones côtières mettant à mal à peu près tout ce qui restait encore debout sur la planète. Mais on peut reconnaître au moins un mérite au projet Söderberg : celui d’avoir montré que la souffrance ne peut être mise en équation.

Repas de folie

gravure et poème d’Eliette Cayre

Je vous dévorerai tout entier,

Sans culpabiliser.

Je vous rendrai cinglé

Jusqu’à ce que vous cédiez.

Savez-vous où cela conduit,

Lorsque la folie vous envahit ?

En transe, tu croques dans la pomme

Et tu ne peux plus t’en passer, ça raisonne

Je le sais, car je vous accueille à ma table

Comme un repas ou un encas.

Comblé, vous ne pourrez plus crier.

Tout ce que tu ne saurais dire

une illustration de Léa de Sousa

Dix mots

un texte de Philippe Botella

-Passe moi ma Dymo !
-Dix mots ? Pourquoi veux-tu que je te passe dix mots ?
-Pas dix mots, la Dymo !
-Mais t’es barjo !
-Purée, t’es idiot ou quoi ? LA DYMO ! Le machin-truc à poignet pour faire des étiquettes. Tu comprends mieux, là ?
-Ah, la Dymo ? C’est pas de ma faute si tu prononces Dymo comme dix mots !
-Et comment veux-tu que le le prononce, Dymo ?
-Comme ça se prononce, andouille !
-Et ça se prononce comment Dymo, monsieur le charcutier ?
-Daïïïmo !
-N’importe   Bon, elle vient cette Dymo ?
-La voilà, la voilà. Et que veux tu écrire avec ?
-Dix mots !
-Ça y est, ça te reprend !
-Dix mots. Dix mots dits pour te maudire, toi et tous ces maudits maux qui se prennent pour des émaux. Daïïïmo ! Qu’est-ce qu’il faut pas entendre !

Et le rideau se baisse. Pas un seul applaudissement. Si. Je mens. Quelques uns. Mais nous ne sommes qu’à la première répétition.  Le texte est connu, le ton est donné, mais il n’y a pas le décor.

Vous me direz,  le décor…

Justement, parlons-en, du décor ! Il sera là demain. Ah, vous ne serez pas là ? Bon, alors, écoutez moi. Écoutez-moi et fermez les yeux. Imaginez…

More often than expected

une illustration d’Élisa Minet

Art strident

un poème de Marie Le Moigne

CRIS

un poème de Lucile Taupin

je crie strident dans ton visage.
Des sons graves s’effilent
de mes ongles non découpés,
ils pénètrent en diverses assonances
l’entièreté de ta face.
Je t’offrirais
toutes les résonances possible
et te créerai différent champ
de bataille faciale.
Art corporel et sonore en nos noms.
Un jeu d’enfant, des jeux d’enfants
sans boîte à musique.

Un 21 janvier

un poème illustré de Philippe Chevillard

La pluie s'égoutte

poés’images de Philippe Bruniquel

La pluie s’égoutte de lumière
Sur des feuilles enlacées
Il est midi depuis hier… Et son ciel enroulé

La pluie s’égoutte de lumière,
Sur des feuilles étonnées
Il est midi depuis hier…Tant le ciel a tonné.

Thé rouge

Lèvres au thé rouge,
T’es rouge dans l’esprit des persiennes
Et tout bouge, il me semble
Tes lèvres.
Les miennes,
Ensemble.
Ce thé rouge qu’on à vu.
Ce thé rouge qu’on a bu.
Aux recoins de nos lèvres
Les laissant au plus rouge.
Elles tremblent…Dans l’esprit des persiennes